Le journal le Gil Blas est fondé, en 1879, par Auguste Dumont, ancien associé de Villemessant au Figaro du second Empire et de Magnier à l'Événement d'après 1871. Il est, lorsque la République, enfin assise, va pouvoir (1881) proclamer la liberté de la presse, un journal typiquement parisien, « blagueur », boulevardier, avec un côté mondain où il verse trop volontiers. S'il se voulut d'abord « littéraire », il ne résista pas à l'attraction du « potin », même grivois. Le succès qu'il obtient est donc ambigu; le journal reste littéraire par tout ce qu'il a publié de « contes » et de nouvelles (de Maupassant surtout); mais il se fait lire encore plus par ses « nouvelles à la main » (il reprend la vieille rubrique du XIXe siècle), par ses échos (du « Diable boiteux » et autres), tous très « parisiens ». Son parisianisme et sa « gauloiserie » sont cocardiers, factices, affectés. Ils préparent cette « Belle Époque » dont le Gil Blas, par la suite, sera l'expression parfaite. Les échos très parisiens n'empêchent nullement les « déclamations sur la décadence des mœurs, sur l'abaissement des caractères, l'affaiblissement du patriotisme et l'anémie de l'honneur français » (Bel Ami, I, 8).
Vendu 15 centimes, il atteint, dès 1880, un tirage de vingt-huit mille exemplaires. Ses promoteurs sont, avec Auguste Dumont, Catulle Mendès et Armand Silvestre. Quelques poursuites, presque provoquées, aideront au succès. Les bonnes signatures ne manquent pas : Catulle Mendès, déjà nommé, Rochefort, Villiers de L'Isle-Adam, Barbey d'Aurevilly, Léon Cladel, Maupassant. Ces auteurs donnent des chroniques ou des feuilletons. Les chroniques, signées Maupassant (ou MAUFRIGNEUSE), Paul Arène, Emile Bergerat, Clovis Hugues, René Maizeroy, Jean Richepin — ou de pseudonymes : COLOMBINE, POMPON, SANTILLANE (qui cachent ces mêmes écrivains et quelques autres) —, sont très prisées. On lit aussi dans le Gil Blas des feuilletons de Zola, Hector Malot, Georges Ohnet, Paul Bourget. Jules Vallès y publie (janv.-mai 1882) son Journal d'Arthur Vingtras, qui complète la trilogie, les esquisses de son Tableau de Paris (Vallès n'apparaît guère au journal; il attend au café voisin les épreuves de ses articles, que lui apporte Séverine). La collaboration de Maupassant est la plus longue et la plus caractéristique; elle va de 1881 à 1888; Maupassant donne des articles littéraires ou paralittérai-res, tout au long des années 1881, 1882, 1883, 1884, 1885...; le Gil Blas publie en feuilleton, de février à avril 1883, le roman Une vie; d'avril à mai 1885, Bel Ami; de décembre 1886 à février 1887, Mont-Oriol... Hors feuilletons, Zola défend surtout, dans le journal, par « Lettres au Directeur » interposées, certaines de ses œuvres : lettre sur le Rêve (8 novembre 1888), lettre sur la Bête humaine (13 novembre 1889).
Le Gil Blas présente aussi une chronique théâtrale, assortie d'échos, qui exerce des chantages plus ou moins subtils envers les actrices; aussi bien le journal s'en prend volontiers aux demi-mondaines, aux artistes, aux hôtes des tables de jeu ; il se nourrit de scandales. Journal littéraire et mondain, il ne néglige aucune zone du « monde » : demi-monde, quart-de-monde... Les échos se diversifient et se recoupent : certains émanent du pouvoir (échos de la Préfecture, échos parlementaires...); d'autres sont en apparence plus littéraires (échos de la Comédie-Française, échos de l'Académie française, etc.).
« Les échos sont la moelle du journal. C'est par eux qu'on lance les nouvelles, qu'on fait courir les bruits, qu'on agit sur le public et sur la rente. [...] Il faut, par des sous-entendus, laisser deviner ce qu'on veut, démentir de telle sorte que la rumeur s'affirme, ou affirmer de telle manière que personne ne croie au fait annoncé. Il faut que, dans les échos, chacun trouve, chaque jour, une ligne au moins qui l'intéresse, afin que tout le monde les lise. Il faut penser à tout et à tous, à tous les mondes, à toutes les professions, à Paris et à la Province, à l'Armée et aux Peintres, au Clergé et à l'Université, aux Magistrats et aux Courtisanes » (Maupassant, Bel-Ami, I, 6).
A la mort d'Auguste Dumont, en 1885, la direction du Gil Blas est assumée par l'imprimeur Dubuisson, qui crée un supplément hebdomadaire, le Gil Bias illustré. Puis viendront René d'Hubert et Jules Guérin. Mais, dès 1888, une partie de la rédaction initiale, avec Catulle Mendès, Armand Silvestre, Fernand Xau, est passée à l'Écho de Paris. Lente mais inexorable décadence. En 1903, le Gil Blas ne tire plus qu'à cinq mille exemplaires. Le journal est repris par Antonin Périnier et l'éditeur Ollendorf; en 1911, il est racheté par des banquiers, les frères Merzbach; il disparaît en 1914.
Le Gil Blas aura vécu près de trente-cinq ans. On peut admettre que Bel-Ami de Maupassant — qui parut en feuilleton dans le journal même... — en fournit une évocation romancée; le BARON DE VAUX (pseudonyme de Vauquelin), qui signa souvent dans le Gil Blas les articles sur le sport, a sans nul doute servi de modèle pour le personnage de Bel-Ami.
R. Bellet
Texte extrait d'un article de R. Bellet:
-Beaumarchais, Couty, and Rey [Ed.] Dictionnaire Des Littératures De Langue Française. Paris : Bordas, 1984.
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