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Steinlen Par Emile Leclerc

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Theophile Alexandre Steinlen




 
Nationality: Swiss
• Roles: Artist, Illustrator, Painter, Printmaker, Dessinateur, Peintre, Graveur, Lithographe, Sculpteur.
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  Theophile Alexandre Steinlen

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C'est vers Montmartre -- nombril du Monde, colline sacrée, cerveau de la Ville Lumière, comme s'exprimait Rodolphe Salis, le seigneur-cabaretier, lorsqu'il se plaisait à fleurir d'images grandiloquentes les boniments à l'adresse de Leurs Altesses Electorales (lisez les bourgeois, et autres, accueillis moyennant cent sous, dans le sein du Chat Noir)
c'est vers Montmartre que Steinlen se dirigea tout droit en descendant du train qui l'amenait de Suisse, il y a quelque quarante-cinq ans.

Il ne l'a point quitté ; il lui est resté fidèle jusqu'à la mort.

Le bon artiste, qui devint si rapidement populaire, naquit à Lausanne en 1859.
Tout enfant, ses regards furent attirés et charmés par de naaives compositions que peignaient son père et son grand-père, dans leurs moments de loisirs. Sans doute la vue de ces paysages alpestres d'une invariable facture, déposa en son jeune esprit les germes de cet art dont il s'affirma l'un des maitres incontestés.

Chose particulière, jamais Steinlen ne reçut aucune leçon de dessin.
Un voyage qu'il fit à Mulhouse lui fut une véritable révélation.Son oncle y dirigeait une industrie textile ; c'est en voyant les dessinateurs à l'ouvrage que l'idée lui vint de les imiter.
Rapidement il y parvint. L'année d'après nous le voyons débarqué à Paris, nanti d'une lettre de recommandation pour Chardiny, peintre de natures mortes, lequel gitait sur la Butte, non loin du Moulin de la Galette.

"Steinlen, raconte M. Adolphe Brisson, garda un souvenir attendri de ce maitre dont la gloire fut immuablement confinée entre la rue Lepic et la rue des Martyrs.

Le père Chardiny achetait tous les matins un bifteck, il le fixait sur une toile, après quoi il le faisait griller et le mangeait. Quelquefois il remplaçait le bifteck par des Å“ufs sur le plat, auxquels il ajoutait une gousse d'ail, un oignon cru et une branche de céleri dans un verre.

Chacun de ses déjeuners lui fournissait la matière d'une oeuvre d'art, et, par cette ingénieuse combinaison, il réduisait à la plus stricte écomomie ses frais généraux. Sa tà¢che achevée, il allait s'abreuver dans une brasserie qui portait comme enseigne ces mots engageants : " Au plus grand bock. "

Ce fut un soir de novembre, comme il fumait sa pipe habituelle que Steinlen l'aborda ; le vieil artiste l'accueillit cordialement, le fit loger d'abord à l'hotellerie du lieu et lui procura une place de dessinateur industriel dans une fabrique de papiers peints et de dessins pour étoffes, commencements pénibles.

Plus tard son habileté, ses gains élevés, lui permettant de prendre des loisirs, il en profita pour s'essayer dans quelques journaux illustrés.

Steinlen débuta au Chat Noir, le journal de Salis, par des croquis d'animaux d'un brio extraordinaire ; les chiens, les rats, les pies, les coqs et les chats surtout étaient les amusants personnages d'histoires sans légendes dénotent un très fin talent d'observateur et qui eurent un vif succès à leur apparition. Qui n'a présent à la mémoire " le Chat et la Pelote ", l' " Odyssée du Chat et du Poisson rouge ", la " terrible fin d'une Pie ou les funestes conséquences de 'l'ivrognerie " : la pie curieuse et gourmande qui goute au vin abandonné dans un verre et boit, boit... jusqu'au delirium tremens.

Plusieurs feuilles hebdomadaires l'eurent comme collaborateur : le Courrier Français, l'Illustration, Mon Journal, le Figaro illustré, la Caricature, la Feuille de Zo d'Axa, le Mirliton de Bruant, périodique fantôme qui, au bout de huit années, parvint au centième et dernier numéro de la première-série ; ses dessins étaient signés du pseudonyme de Jean Caillou ; le Chambard qu'il illustra de façon puissante et pathétique (sous le pseudonyme de Petit Pierre, Steinlen affirma son opinion socialiste en des dessins d'un art consommé et d'une terrible apreté); l'Assiette au Beurre fit apprécier sa vigueur critique.

Steinlen, avec la màªme originalité, a illustré bien des livres : les Femmes d'amis, de Courteline ; les Gaietés bourgeoises, les Tribunaux comiques, de Jules Moineaux ; le répertoire des chansons d'Aristide Bruant ; Dans la Rue, les Soliloques du Pauvre, de Jehan Rictus ; Barrabas, de Descaves ; Crainque-bille et Vers les temps meilleurs, d'Anatole France ; le Vagabond, de Guy de Maupassant ; la Chanson des Gueux, de Jean Richepin.

En ce temps-là , les théatres d'ombres faisaient fureur l''Epopée, de Caran d'Ache en est restée la grande célébrité), Steinlen voulut, à son tour, s'essayer dans un genre remis à la mode. Ouvrant à Montmartre le cabaret de la Pie borgne, il y installa une scène appropriée, o๠défilaient des silhouettes merveilleusement découpées.
Il réussit à perfectionner ces ombres en les douant de vie, c est-à -dire en y ajoutant le mouvement et la couleur. Plusieurs représentations furent données à la Brasserie Fontaine : Henri IV et le Pont-Neuf, la Chasse antique, le Virtuose, les Chanteurs des rues, etc. Le public leur fit le plus favorable accueil.

Lorsque parut le Gil-Blas illustré, Steinlen y entra d'emblée. De toutes les publications de ce genre, dont les premiers numéros sont rarissimes, cette collection intéressante et variée d'illustrations en deux couleurs est la seule qui mérite d'àªtre conservée, Steinlen s'y prodiguait chaque semaine. L'ampleur de sa facture, son réalisme documenté, sa justesse de vue, le parti surprenant qu'il a su tirer de l'alliance du noir et du rouge, décidèrent et maintinrent la vogue sans précédent du Gil Blas illustré, pendant une dizaine d'années, jusqu'à la fin de 1900, date à laquelle s'arràªta la collaboration active et ininterrompue de l'artiste : Plus de huit cents dessins !

Grand maitre du crayon, Steinlen traitait avec un égal bonheur les scènes des champs, de la rue et... du boudoir, se montrant toujours profondément humain.
En màªme temps que ces oeuvres d'imagination pure, rien de plus ravissant que ses idylles parisiennes, ses promenades à travers bois, ses retours joyeux à la ville alors que la nuit tombe.
Mais quoi de plus poignant aussi que ses gueux, déambulant le soir par les voies désertes et silencieuses... tristes hères longeant les palissades des terrains vagues, nomades voués chaque jour à la recherche du gite nocturne en ces coins perdus de Paris. Elle est sincère l'émotion de ces tableaux de misère et vous pénètre de mélancolie attendrissante.

L'incessante animation des faubourgs, la vie grouillante des centres ouvriers lui fournissent une ample moisson de mouvements happés et fixés de la plus heureuse manière.

II rendit, avec une vérité saisissante, les types divers des boulevards extérieurs : camelots, petits artisans du pavé, humbles : ambulants, hates faméliques des bancs publics ; toute la remuante marmaille qui tripote dans le ruisseau ou s'ébat sur le sable des squares ; les escarpes louches et les bénins ivrognes zigzaguant sous l'oeil placide des gardiens de la paix.

Les rues des quartiers excentriques à l'aspect provincial, les larges avenues bordées de lumières, leurs allées d'arbres, les grands omnibus qui les sillonnaient, superbes, et projetant les feux de leur lanterne centrale, sont pour lui autant de paysages.

De màªme les fortifications dont la ligne brisée se perd au loin dans la brume, les hauts murs, les fossés pleins d'ombres violacées, les talus au gazon rare o๠végètent, de ci de là , des arbustres malingres; puis, là -bas, les sites industriels de la banlieue, sabrés de lumières, égayés de tuiles chantantes et de bouquets verdoyants ; l'horizon accidenté au-dessus duquel s'élèvent seules les hautes cheminées de fabriques, vomissant des flocons de fumée opaque, cependant que se dresse plus bas la noire ossature des gazomètres....

Les scènes rustiques accusent davantage la vigueur du dessin et attestent une science profonde de la perspective ; il s'en dégage une poésie puissante.
C'est également le peintre favori de nos sphinx domestiques : les chats. Nul mieux que lui n'a saisi la forme ondoyante, les allures furtives des gracieux félins, le nonchaloir de leurs poses, la noblesse de leurs attitudes. Si l'anatomie de la gent féline lui fut aussi familière, c'est que les modèles ne lui ont jamais manqué.

Au Cat's Cottage de la rue Caulaincourt, o๠il habita longtemps, les lapins de gouttière de tout à¢ge et de tout pelage trouvaient un sà»r asile. En avril 1894, Steinlen, exposa une partie de son Å“uvre à la Bodinière : peintures, dessins, aquarelles, affiches, épreuves... en tout trois cent cinquante numéros.

Le Tout-Paris artiste et connaisseur d'alors s'empressa de venir lui témoigner sa plus franche sympathie.

Cette exposition, intéressante à plus d'un titre, mit en lumière l'originale personnalité de Steinlen et la très grande diversité de ses créations. Elle le montra à la fois réaliste et poète ; mystique et fantaisiste : facultés différentes résultant d'une facilité remarquable d'assimilation lui permettant d'aborder chaque chose avec une màªme souplesse et une égale compréhension.

Bien qu'adonné à la peinture, il ne voulut jamais rien exposer aux Salons. Travailleur acharné, c'était un indépendant farouche, toujours il refusa la croix qu'on lui offrit à maintes reprises.

La rue était son salon à lui. Sur les murs, offertes au public, le grand juge, ses affiches triomphaient ; modestement, autour des kiosques, sur les ficelles des baraques, se balançaient aux yeux des musards les périodiques ennoblis par son crayon.
Charmant homme, généreux et sensible, il devait fatalement se vouer au peuple qui travaille, au peuple qui souffre ;

il fut le chantre des résignés et plus encore des révoltés et il disparait à soixante-quatre ans, laissant à la postérité un labeur prodigieux.

La consécration du magnifique talent de Steinlen eut heu au banquet donné en son honneur, le 21 décembre 1903, il y a vingt ans, banquet présidé par Anatole France qui rendit un hommage enthousiaste à son génie.

" Nous sommes réunis, dit-il, pour remercier Steinlen de nous avoir dit par le crayon et la brosse, tant de douces et fortes choses, de nous avoir révélé la beauté de ces joies et de ces tristesses qui passent à toute heure devant nos yeux, d'avoir célébré la rue, la mansarde, l'atelier, d'avoir glorifié le travail. Il y a de grands mystères dans la vie. Mais une part du secret de Steinlen peut etre dévoilée. Les autres qu'il nous montre vivant et souffrant, il a senti, souffert, vécu leur vie. C'est le secret de Steinlen. "

Et l'ombre dolente et goguenarde de Crainquebille approuva son historien de parler si bien de son artiste.


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